Chroniques du Rock Altitude Festival

Rock Altitude Festival ; chroniques

Extrait de « Nulle part en Oxydent… », mon premier livre (2009), parce que après la Plage et avant le Rock Altitude, c’est important de se rappeler que ces moments de « liberté illusoire » sont la meilleure réponse à la lie nauséeuse qui est placardé dans nos rues. Merci à ceux qui rendent ces moments possibles…

 Ils sont des dizaines de milliers à jouir de cette liberté. Comme s’ils voulaient construire une nouvelle société, détachée des affres de l’ancienne. Un pays de nulle part, sans frontières et sans pouvoir. Un territoire imaginaire. Un monde fugace, donc possible. Ils recréent une communauté grâce à une passion partagée. Ils se sont extirpés des tares de la nationalité. De l’Etat-nation, ils passent à la notion de l’état. Au diable les passeports. Fuck le system comme disent leurs t-shirt. Fraternité nouvelle établie autour de l’hédonisme et du rythme, du mouvement et du bruit. Ce n’est pas un territoire qui leur fait partager un passeport, mais une passion qui leur fait partager un territoire. Escapade réparatrice en dehors de cette conception imaginée qui ne cesse de les avilir. Ici, les pays s’évaporent…Espaces n’ayant du sens que dans leur schématisation cartographique. Iconographies symboliques et plaques d’immatriculation cristallisant l’appartenance. Ces codifications faussement identitaires disparaissent enfin…Ici, l’espace de leur dérive est le fruit de leurs envies. Hors des pays et du monde, du temps et de l’esprit, ils laissent leurs corps voguer sur les pulsations de l’instant. Les sons et les organismes sont imbriqués l’un dans l’autre,  au sein de ce décor que Rabelais ne nierait…comme une grande famille sans hiérarchie qui s’extasie/sexetasient/sextasy…

 Hey, hey, my, my…rock n roll can never die…l’impressionnant cri du coeur de la foule en transe fait enfler la rumeur. Tous ces corps unis, ces poumons vidés, gorges déployées, bras levés. Les haleines diverses deviennent une saveur ambiante…les larynx vibrant fusionnent dans un hurlement commun. Tous ces atomes hétéroclites se rassemblent autour de la molécule fœtale…vagissements jubilatoires de la totalité retrouvée. Seul sur scène, timide, la silhouette fragile, protégé par l’immensité de son talent. Ce bon vieux Neil caresse sa guitare, touche son piano comme s’ils étaient les seins et le sexe d’une femme. Les harmonies divines de son organe vocal résonnent très loin, très haut avant de s’infiltrer dans les tympans et dans les corps pour y répandre leurs splendeurs.  L’éclat du mélodiste qui laisser glisser son art sur la foule ondulante…Rarement les corps et les sons, la musique et l’instant ne s’étaient pareillement imbriqués…

Le dernier accord de guitare s’étouffe. Les musiciens saluent la foule en délire. Thank you Roskildeee, keep on rockin’ in a free world, see you next year! Le rideau tombe ! La clameur perdure le temps que la fusion de l’ensemble ne libère ses particules de leur noyau cosmique. D’un coup chacun réalise son existence, la conscience reprenant possession d’une boîte organique ivre de sens. C’était le dernier concert du festival, l’apothéose de ces quelques jours de magie transcendantale. Ils aimeraient tant prolonger le moment. Ils se damneraient pour continuer à se réchauffer ensemble autour de la flamme musicale. La musique est l’anneau de feu qui insuffle le magma communautaire. De part sa combustion, le monde aura été possible…le temps d’un songe éveillé. Matt regarde Vlad qui ne regarde rien ou qui regarde tout. Lui-même ne se rendant pas encore compte que la matière d’un monde et sa réalité visible se répercutent sur sa cornée. « Je n’en reviens pas… » réussit-il enfin à prononcer. La voix est fébrile, les mots peinent à sortir de sa bouche. Encore en pleine lévitation, les yeux humidifiés par l’intensité de l’expérience, il atterrit prudemment. « Hallucinant ! » répond Matt qui ne peut guère faire plus de prolixité dans son langage. Ils tombent dans les bras l’un de l’autre, se serrent fraternellement la main avant d’hurler de jubilation. Jusque tard dans la nuit ils vont tenter de faire perdurer ce sentiment si agréable de légèreté indicible. Ils vont défier l’obscurité et la fatigue en repoussant les limites de l’ingestion éthylique pour prolonger, prolonger encore ces sensations. Pour que ça continue perpétuellement…pour que maintenant soit tout le temps…

L’aube laisse entrevoir les rêves démantelés avant que le jour naissant ne révèle l’injustice du monde aux festivaliers endormis. Vlad se réveille en sursaut, l’estomac tressaillant à cause du vide qui l’emplit, le cœur en proie à un douloureux pincement. Fait chier, c’est fini…pense-t-il en pleine désillusion. Les interstices de sa vision à peine entrouverts que le quotidien pointe  le bout de son nez enrhumé. Le quotidien et sa morne lassitude, ses répétitions insensées, sa routine avilissante. Les rouages inusités de l’habitude et ses viles turpitudes…il ne veut pas y retourner, il n’aura pas la volonté de s’y conformer…Bientôt, ces trois jours de volupté ne seront plus des amas résiduels de souvenirs moitié vécus, moitiés imaginés. Le festival, ses excès, les concerts, les rencontres, la célébration de mouvement dénué de sens ne seront plus que des bouées mnémoniques dans l’océan de l’oubli. Une parenthèse temporelle pour supporter encore la frigidité du réel. La peur au ventre, Vlad craint le retour à une normalité imposée. Il s’est tellement habitué au social inversé que procure ce rassemblement. Sorte de meilleur des mondes possibles où l’on peut vider ses poumons de la douleur qu’ils ingèrent à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, où l’on peut délester sa vessie au gré de ses envies, où la musique est ce fruit extatique qu’ils ingurgitent en commun…

Chronique rédigée par Dejan

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